|
Candide
(extraits) - Voltaire
CHAP.III. — Comment
Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
Rien n’était si beau, si leste, si
brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les
trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons,
formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais
en enfer. Les canons renversèrent d’abord à
peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite
la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à
dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes.
Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il
put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis
que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son
camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets
et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants,
et gagna d’abord un village voisin; il était en cendres:
c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé,
selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés
de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées,
qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là
des filles éventrées après avoir assouvi les
besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers
soupirs; d’autres, à demi brûlées, criaient
qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles
étaient répandues sur la terre à côté
de bras et de jambes coupés.
CHAP. XIX. — Ce qui leur arriva à
Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.
[…]
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre
étendu par terre, n’ayant plus que la moitié
de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon
de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche
et la main droite. « Eh, mon Dieu! lui dit Candide en hollandais,
que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible
où je te vois? — J’attends mon maître,
M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le
nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a
traité ainsi? — Oui, monsieur, dit le nègre,
c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile
pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous
travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt,
on nous coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe
la jambe: je me suis trouvé dans les deux cas. C’est
à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant,
lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la
côte de Guinée, elle me disait: « Mon cher enfant,
bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
vivre heureux, tu as l’honneur d’être esclave
de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune
de ton père et de ta mère. » Hélas! je
ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont
pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont
mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais
qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes
tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste;
mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins
issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut
pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.
— Ô Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais
pas deviné cette abomination; c’en est fait, il faudra
qu’à la fin je renonce à ton optimisme. —
Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. — Hélas!
dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand
on est mal. » Et il versait des larmes en regardant son nègre,
et en pleurant il entra dans Surinam.
CHAP. XXX. — Conclusion
[…]
Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue
qu’on venait d’étrangler à Constantinople
deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait empalé
plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand
bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant
à la petite métairie, rencontrèrent un bon
vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau
d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur,
lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler.
« Je n’en sais rien, répondit le bonhomme, et
je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun
vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez;
je présume qu’en général ceux qui se
mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
misérablement, et qu’ils le méritent; mais je
ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople;
je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que
je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers
dans sa maison: ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent
plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes,
du kaïmac piqué d’écorces de cédrat
confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches,
du café de Moka qui n’était point mêlé
avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après
quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes
de Candide, de Pangloss et de Martin.
« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique
terre? — Je n’ai que vingt arpents, répondit
le Turc; je les cultive avec mes enfants; le travail éloigne
de nous trois grands maux: l’ennui, le vice, et le besoin.
»
Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes
réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss
et à Martin: « Ce bon vieillard me paraît s’être
fait un sort bien préférable à celui des six
rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les
grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport
de tous les philosophes: car enfin Églon, roi des Moabites,
fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux
et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam,
fut tué par Baaza; le roi Éla, par Zambri; Ochosias,
par Jéhu; Athalia, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias,
Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent
Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée,
Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron,
Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard
II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois
Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez... —
Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin.
— Vous avez raison, dit Pangloss: car, quand l’homme
fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur
eum, pour qu’il travaillât, ce qui prouve que l’homme
n’est pas né pour le repos. — Travaillons sans
raisonner, dit Martin; c’est le seul moyen de rendre la vie
supportable. »
Toute la petite société entra dans ce louable dessein;
chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta
beaucoup. Cunégonde était à la vérité
bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière;
Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas
jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît
service; il fut un très bon menuisier, et même devint
honnête homme; et Pangloss disait quelquefois à Candide:
« Tous les événements sont enchaînés
dans le meilleur des mondes possibles; car enfin, si vous n’aviez
pas été chassé d’un beau château
à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour
de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été
mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru
l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas
donné un bon coup d’épée au baron, si
vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado,
vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.
— Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
cultiver notre jardin. »
Voltaire,"Candide"(extraits)
version word
version PDF
|