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Enfance
- Sarraute
"Alors, tu vas vraiment faire ça
? "Evoquer tes souvenirs d'enfance" ... Comme ces mots
te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont
les seuls mots qui conviennent. Tu veux "évoquer tes
souvenirs"... il n'y a pas à tortiller, c'est bien ça.
- Oui, je n'y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi...
- C'est peut-être... est-ce que ce ne serait pas... on ne
s'en rend parfois pas compte... c'est peut-être que tes forces
déclinent...
- Non, je ne crois pas... du moins je ne le sens pas...
- Et pourtant ce que tu veux faire... "évoquer tes souvenirs"
est-ce que ce ne serait pas...
- Oh ! je t'en prie...
- Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre
ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où
jusqu'ici, tant bien que mal... - Oui, comme tu dis, tant bien que
mal...
- Est-ce vrai ? Tu n'as vraiment pas oublié comment c'était
là-bas ? comment là-bas tout fluctue, se transforme,
s'échappe... tu avances à tâtons toujours cherchant,
te tendant... vers quoi ? qu'est-ce que c'est ? ça ne ressemble
à rien... personne n'en parle... ça se dérobe,
tu l'agrippes comme tu peux, tu le pousses... où ? n'importe
où, pourvu que ça trouve un milieu propice où
ça se développe, où ça parvienne peut-être
à vivre... Tiens, rien que d'y penser...
- Oui, ça te rend grandiloquent. Je dirait même outrecuidant.
Je me demande si ce n'est pas toujours cette même crainte...
Souviens-toi comme elle revient chaque fois que quelque chose encore
informe se propose...Ce qui nous est resté des anciennes
tentatives nous paraît toujours avoir l'avantage sur ce qui
tremblote quelque part dans les limbes...
- Mais justement, ce que je crains, cette fois, c'est que ça
ne tremble pas... pas assez... que ce soit fixé une fois
pour toutes, du "tout cuit", donné d'avance...
- Rassure-toi pour ce qui est lettre donné... c'est encore
tout vacillant, aucun mot écrit, aucune parole ne l'ont encore
touché, il me semble que ça palpite faiblement...
hors des mots... comme toujours... des petits bouts de quelque chose
d'encore vivant... Je voudrais, avant qu'ils disparaissent... laisse-moi..."
Sarraute, "Enfance"
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