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Préambule
du Manuscrit de Neufchâtel - Rousseau
Il faudrait pour ce que j'ai à dire inventer
un langage aussi nouveau que mon projet : car quel ton, quel style
prendre pour débrouiller ce chaos immense de sentiments si
divers, si contradictoires, souvent si vils et quelquefois si sublimes
dont je fus sans cesse agité ? Que de riens, que de misères
ne faut-il point que j'expose, dans quels détails révoltants,
indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je
pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes,
pour montrer comment chaque impression , qui a fait trace en mon
âme y entra pour la première fois ? Tandis que je rougis
seulement à penser aux choses qu'il faut que je dise, je
sais que des hommes durs traiteront encore d'impudence l'humiliation
des plus pénibles aveux ; mais il faut faire ces aveux ou
me déguiser ; car si je tais quelque chose on ne me connaîtra
sur rien, tant tout se tient, tant tout est un dans mon caractère,
et tant ce bizarre et singulier assemblage a besoin de toutes les
circonstances de ma vie pour être bien dévoilé.
Si je veux faire un ouvrage écrit avec soin comme les autres,
je ne me peindrai pas, je me farderai . C'est ici de mon portrait
qu'il s'agit et non pas d'un livre. Je vais travailler pour ainsi
dire dans la chambre obscure ; il n y faut point d'autre an que
de suivre exactement les traits que je vois marqués, Je prends
donc mon parti sur le style comme sur les choses. Je ne m'attacherai
point à le rendre uniforme ; j'aurai toujours celui qui me
viendra, j'en changerai selon mon humeur sans scrupule, je dirai
chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche,
sans gêne, sans m'embarrasser de la bigarrure . En me livrant
à la fois au souvenir de 1'impression reçue et au
sentiment présent je peindrai doublement l'état de
mon âme, savoir au moment où l'événement
m'est arrivé et au moment où je l'ai décrit
; mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt
diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave
et tantôt gai fera lui-même partie de mon histoire.
Enfin quoi qu'il en soit de la manière dont cet ouvrage peut
être écrit ce sera toujours par son objet un livre
précieux pour les philosophes : c'est je le répète,
une pièce de comparaison pour l'étude du cœur
humain, et c'est la seule qui existe.
Rousseau, Les Confessions, "Préambule
du Manuscrit de Neufchâtel"
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