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L’homme
nu - Platon
XI. — Il fut jadis un temps où les
dieux existaient, mais non les espèces mortelles. Quand le
temps que le destin avait assigné à leur création
fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles
de la terre d’un mélange de terre et de feu et des
éléments qui s’allient au feu et à la
terre. Quand le moment de les amener à la lumière
approcha, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée
de les pourvoir et d’attribuer à chacun des qualités
appropriées. Mais Epiméthée demanda à
Prométhée de lui laisser faire seul le partage. Quand
je l’aurai fini, dit-il, tu viendras l’examiner. Sa
demande accordée, il fit le partage, et, en le faisant, il
attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse
sans la force ; il donna des armes à ceux-ci, les refusa
à ceux-là, mais il imagina pour eux d’autres
moyens de conservation ; car a ceux d’entre eux qu’il
logeait dans un corps de petite taille, il donna des ailes pour
fuir ou un refuge souterrain ; pour ceux qui avaient l’avantage
d’une grande taille, leur grandeur suffit à les conserver,
et il appliqua ce procédé de compensation à
tous les animaux. Ces mesures de précaution étaient
destinées à prévenir la disparition des races.
Mais quand il leur eut fourni les moyens d’échapper
à une destruction mutuelle, il voulut les aider a supporter
les saisons de Zeus ; il imagina pour cela de les revêtir
de poils épais et de peaux serrées, suffisantes pour
les garantir du froid, capables aussi de les protéger contre
la chaleur et destinées enfin à servir, pour le temps
du sommeil, de couvertures naturelles, propres a chacun d’eux
; il leur donna en outre comme chaussures, soit des sabots de corne,
soit des peaux calleuses et dépourvues de sang ; ensuite
il leur fournit des aliments variés suivant les espèces,
aux uns l’herbe du sol, aux autres les fruits des arbres,
aux autres des racines ; à quelques-uns même il donna
d’autres animaux à manger ; mais il limita leur fécondité
et multiplia celle de leurs victimes, pour assurer le salut de la
race.
Cependant Epiméthée, qui n’était pas
très réfléchi, avait, sans y prendre garde,
dépensé pour les animaux toutes les facultés
dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir,
et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée
vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus,
mais l’homme nu, sans chaussures, ni couverture, ni armes,
et le jour fixé approchait où il fallait l’amener
du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée,
ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme
le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et
à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car,
sans le feu, la connaissance des arts était impossible et
inutile ; et il en fait présent à l’homme. L’homme
eut ainsi la science propre à conserver sa vie ; mais il
n’avait pas la science politique ; celle-ci se trouvait chez
Zeus, et Prométhée n’avait plus le temps de
pénétrer dans l’acropole que Zeus habite et
où veillent d’ailleurs des gardes redoutables. Il se
glisse donc furtivement dans l’atelier commun où Athéna
et Héphaïstos cultivaient leur amour des arts, il y
dérobe au dieu son art de manier le feu et à la déesse
l’art qui lui est propre, et il en fait présent à
l’homme, et c’est ainsi que l’homme peut se procurer
des ressources pour vivre. Dans la suite, Prométhée
fut, dit-on, puni du larcin qu’il avait commis par la faute
d’Epiméthée.
XII. — Quand l’homme fut en possession de son lot divin,
d’abord à cause de son affinité avec les dieux,
il crut à leur existence, privilège qu’il a
seul de tous les animaux, et il se mit à leur dresser des
autels et des statues ; ensuite il eut bientôt fait, grâce
à la science qu’il avait, d’articuler sa voix
et de former les noms des choses, d’inventer les maisons,
les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du
sol. Avec ces ressources, les hommes, à l’origine,
vivaient isolés, et les villes n’existaient pas ; aussi
périssaient-ils sous les coups des bêtes fauves, toujours
plus fortes qu’eux ; les arts mécaniques suffisaient
à les faire vivre ; mais ils étaient d’un secours
insuffisant dans la guerre contre les bêtes ; car ils ne possédaient
pas encore la science politique dont l’art militaire fait
partie. En conséquence ils cherchaient à se rassembler
et à se mettre en sûreté en fondant des villes
; mais quand ils s’étaient rassemblés, ils se
faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique
leur manquait, en sorte qu’ils se séparaient de nouveau
et périssaient.
Alors Zeus, craignant que notre race ne fût anéantie,
envoya Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice,
pour servir de règles aux cités et unir les hommes
par les liens de l’amitié. Hermès alors demanda
à Zeus de quelle manière il devait donner aux hommes
la justice et la pudeur. Dois-je les partager, comme on a partagé
les arts ? Or les arts ont été partagés de
manière qu’un seul homme, expert en l’art médical,
suffît pour un grand nombre de profanes, et les autres artisans
de même. Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur
parmi les hommes, ou les partager entre tous ? — Entre tous,
répondit Zeus ; que tous y aient part, car les villes ne
sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts,
le partage exclusif de quelques-uns.
Platon," L’homme nu" - Protagoras
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