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De la littérature considérée comme une tauromachie - Leiris

Pour légèrement fondé que lui semble, aujourd'hui, le titre de son livre, l'auteur a jugé bon de le maintenir, estimant que, tout compte fait, il n'en dément pas l'ultime propos: recherche d'une plénitude vitale, qui ne saurait s'obtenir avant une catharsis, une liquidation, dont l'activité littéraire - et particulièrement la littérature dite "de confession" - apparaît l'un des plus commodes instruments.
Entre tant de romans autobiographiques, journaux intimes, souvenirs, confessions, qui connaissent depuis quelques années une vogue si extraordinaire (comme si, de l'œuvre littéraire, on négligeait ce qui est création pour ne plus l'envisager que sous l'angle de l'expression et regarder, plutôt que l'objet fabriqué, l'homme qui se cache - ou se montre - derrière), L'Âge d'Homme vient donc se proposer, sans que son auteur veuille se prévaloir d'autre chose que d'avoir tenté de parler de lui-même avec le maximum de lucidité et de sincérité.
Un problème le tourmentait, qui lui donnait mauvaise conscience et l'empêchait d'écrire: ce qui se passe dans le domaine de l'écriture n'est-il pas dénué de valeur si cela reste "esthétique", anodin, dépourvu de sanction, s'il n'y a rien, dans le fait d'écrire une œuvre, qui soit un équivalent (et ici intervient l'une des images la plus chères à l'auteur) de ce qu'est pour le torero la corne acérée du taureau, qui seule - en raison de la menace matérielle qu'elle recèle confère une réalité humaine à son art, l'empêche d'être autre chose que grâces vaines de ballerine ? Mettre à nu certaines obsessions d'ordre sentimental ou sexuel, confesser publiquement certaines des déficiences ou des lâchetés qui lui font le plus honte, tel fut pour l'auteur le moyen - grossier sans doute, mais qu'il livre à d'autres en espérant le voir amender - d'introduire ne fût-ce que l'ombre d'une corne de taureau dans une œuvre littéraire.
[...]
Donc, je rêvais corne de taureau. Je me résignais mal à n'être qu'un littérateur. Le matador qui tire du danger couru occasion d'être plus brillant que jamais et montre toute la qualité de son style à l'instant qu'il est le plus menacé : voilà ce qui m'émerveillait, voilà ce que je voulais être. Par le moyen d'une autobiographie portant sur un domaine pour lequel, d'ordinaire, la réserve est de rigueur - confession dont la publication me serait périlleuse dans la mesure où elle serait pour moi compromettante et susceptible de rendre plus difficile, en la faisant plus claire, ma vie privée - je visais à me débarrasser décidément de certaines représentations gênantes en même temps qu'à dégager avec le maximum de pureté mes traits, aussi bien à mon usage propre qu'afin de dissiper toute vue erronée de moi que pourrait prendre autrui. Pour qu'il y eût catharsis et que ma délivrance définitive s'opérât, il était nécessaire que cette autobiographie prît une certaine formne, capable de m'exalter moi-même et d'être entendue par les autres, autant qu'il serait possible. Je comptais pour cela sur un soin rigoureux apporté à l'écriture, sur la lueur tragique également dont serait éclairé l'ensemble de mon récit par les symboles mêmes que je mettais en œuvre : figures bibliques et de l'antiquité classique, héros de théâtre ou bien le Torero, - mythes psychologiques qui s'imposaient à moi en raison de la valeur révélatrice, qu'ils avaient eue pour moi et constituaient, quant à la face littéraire de l'opération, en même temps que des thèmes directeurs les truchements par quoi s'immiscerait quelque grandeur apparente là où je ne savais que trop qu'il n'y en avait pas.
Faire le portrait le mieux exécuté et le plus ressemblant du personnage que j'étais (comme certains peignent avec éclat paysages ingrats ou ustensiles quotidiens), ne laisser un souci d'art intervenir que pour ce qui touchait au style et à la composition : voilà ce que je me proposais, comme si j'avais escompté que mon talent de peintre et la lucidité exemplaire dont je saurais faire preuve compenseraient ma médiocrité en tant que modèle et comme si, surtout, un accroissement d'ordre moral devait pour moi résulter de ce qu'il y avait d'ardu dans une telle entreprise puisque - à défaut même de l'élimination de quelques-unes de mes faiblesses - je me serais du moins montré capable de ce regard sans complaisance dirigé sur moi-même.
Ce que je méconnaissais, c'est qu'à la base de toute introspection il y a goût de se contempler et qu'au fond de toute confession il y a désir d'être absous.
Me regarder sans complaisance, c'était encore me regarder, maintenir mes yeux fixés sur moi au lieu de les porter au delà pour me dépasser vers quelque chose de plus largement humain. Me dévoiler devant les autres, mais le faire dans un écrit dont je souhaitais qu'il fût bien rédigé et architecturé, riche d'aperçus et émouvant, c'était tenter de les séduire pour qu'ils me soient indulgents, limiter - de toutes façons - le scandale en lui donnant forme esthétique. Je crois donc que, si enjeu il y a eu et corne de taureau, ce n'est pas sans un peu de duplicité que je m'y suis aventuré : cédant, d'une part, encore une fois à ma tendance narcissique ; essayant, d'autre part, de trouver en autrui moins un juge qu'un complice. De même, le matador qui semble risquer le tout pour le tout soigne sa ligne et fait confiance, pour triompher du danger, à sa sagacité technique.
Toutefois, il y a pour le torero menace réelle de mort, ce qui n'existera jamais pour l'artiste, sinon de manière extérieure à son art (ainsi, pendant l'occupation allemande, la littérature clandestine, qui certes impliquait un danger mais dans la mesure où elle s'intégrait à une lutte beaucoup plus générale et, somme toute, indépendamment de l'écriture elle-même). Suis-je donc fondé à maintenir la comparaison et à regarder comme valable mon essai d'introduire "ne fût-ce que l'ombre d'une corne de taureau dans une oeuvre littéraire" ? Le fait d'écrire peut-il jamais entraîner pour celui qui en fait profession un danger qui, pour n'être pas mortel, soit du moins positif?
Faire un livre qui soit un acte, tel est, en gros, le but qui m'apparut comme celui que je devais poursuivre, quand j'écrivis L'Âge d'Homme. Acte par rapport à moi-même puisque j'entendais bien, le rédigeant, élucider, grâce à cette formulation même, certaines choses encore obscures sur lesquelles la psychanalyse, sans les rendre tout à fait claires, avait éveillé mon attention quand je l'avais expérimentée comme patient. Acte par rapport à autrui puisqu'il était évident qu'en dépit de mes précautions oratoires la façon dont je serais regardé par les autres ne serait plus ce qu'elle était avant publication de cette confession. Acte, enfin, sur le plan littéraire, consistant à montrer le dessous des cartes, à faire voir dans toute leur nudité peu excitante les réalités qui formaient la trame plus ou moins déguisée, sous des dehors voulus brillants, de mes autres écrits. Il s'agissait moins là de ce qu'il est convenu d'appeler "littérature engagée" que d'une littérature dans laquelle j'essayais de m'engager tout entier. Au-dedans comme au-dehors : attendant qu'elle me modifiât, en m'aidant à prendre conscience, et qu'elle introduisît également un élément nouveau dans mes rapports avec autrui, à commencer par mes rapports avec mes proches, qui ne pourraient plus être tout à fait pareils quand j'aurais mis au jour ce qu'on soupçonnait peut-être déjà, mais à coup sûr confusément. Il n'y avait pas là désir d'une brutalité cynique. Envie, plutôt, de tout avouer pour partir sur de nouvelles bases, entretenant avec ceux à l'affection ou à l'estime desquels j'attachais du prix des relations désormais sans tricherie.
Du point de vue strictement esthétique, il s’agissait pour moi de condenser, à l'état presque brut, un ensemble de faits et d'images que je me refusais à exploiter en laissant travailler dessus mon imagination ; en somme : la négation d’un roman. Rejeter toute affabulation et n’admettre pour matériaux que des faits véridiques (et non pas seulement des faits vraisemblables, comme dans le roman classique), rien que ces faits et tous ces faits, était la règle que je m’étais choisie.
[…]
J'ai parlé plus haut de la règle fondamentale (dire toute la vérité et rien que la vérité) à laquelle est astreint le faiseur de confession et j'ai fait allusion également à l'étiquette précise à laquelle doit se conformer dans son combat, le torero. Pour ce dernier il appert que la règle, loin d'être une protection, contribue à le mettre en danger : porter l'estocade dans les conditions requises implique, par exemple, qu'il mette son corps, durant un temps appréciable à la portée des cornes ; il y a donc là une liaison immédiate entre l'obédience à la règle et le danger couru. Or, toutes proportions gardées, n'est-ce pas à un danger directement proportionnel à la rigueur de la règle qu'il s'est choisie que se trouve exposé l'écrivain qui fait sa confession ? Car dire la vérité, rien que la vérité, n'est pas tout : encore faut-il l'aborder carrément et la dire sans artifices tels que grands airs destinés à en imposer, trémolos ou sanglots dans la voix, ainsi que fioritures, dorures, qui n'auraient d'autre résultat que de la déguiser plus ou moins, ne fût-ce qu'en atténuant sa crudité, en rendant moins sensible ce qu'elle peut avoir de choquant. Ce fait que le danger couru dépend d'une observance plus ou moins étroite de la règle représente donc ce que je puis retenir, sans trop d'outrecuidance, de la comparaison que je m'étais plu à établir entre mon activité comme faiseur de confession et celle du torero.
S'il me semblait, de prime abord, qu'écrire le récit de ma vie vue sous l'angle de l'érotisme (angle privilégié, puisque la sexualité m'apparaissait alors comme la pierre angulaire dans l'édifice de la personnalité), s'il me semblait que pareille confession portant sur ce que le christianisme appelle les "œuvres de la chair" suffisait à faire de moi, par l’acte que cela représente, une manière de torero, encore faut-il que j’examine si la règle que je m’étais imposée – règle dont je me suis contenté d’affirmer que sa rigueur me mettait en danger – est bien assimilable, rapport avec le danger mis à part, à celle qui régit les mouvements du torero.


Leiris, "De la littérature considérée comme une tauromachie", 1946

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