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Cogito
- Descartes
DE LA NATURE DE L’ESPRIT HUMAIN; ET QU’IL
EST PLUS AISÉ À CONNAÎTRE QUE LE CORPS.
La Méditation que
je fis hier m’a rempli l’esprit de tant de doutes, qu’il
n’est plus désormais en ma puissance de les oublier.
Et cependant je ne vois pas de quelle façon je les pourrai
résoudre; et comme si tout à coup j’étais
tombé dans une eau très profonde, je suis tellement
surpris, que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager
pour me soutenir au-dessus. Je m’efforcerai néanmoins,
et suivrai derechef la même voie où j’étais
entré hier, en m’éloignant de tout ce en quoi
je pourrais imaginer le moindre doute, tout de même que si
je connaissais que cela fut absolument faux; et je continuerai toujours
dans ce chemin, jusqu’à ce que j’aie rencontré
quelque chose de certain, ou du moins, si je ne puis autre chose,
jusqu’à ce que j’aie appris certainement, qu’il
n’y a rien au monde de certain.
Archimède, pour tirer le Globe terrestre
de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien
qu’un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j’aurai
droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez
heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable
Je suppose donc que toutes les choses que je vois
sont fausses; je me persuade que rien n’a jamais été
de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente;
je pense n’avoir aucun sens; je crois que le corps, la figure,
l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des
fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être
estimé véritable? Peut-être rien autre chose,
sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque
autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines,
de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute? N’y a-t-il
point quelque Dieu ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit
ces pensées? Cela n’est pas nécessaire; car
peut-être, que je suis capable de les produire de moi-même.
Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose? Mais
j’ai déjà nié que j’eusse aucun
sens, ni aucun corps; j’hésite néanmoins: car
que s’ensuit-il de là? suis-je tellement dépendant
du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux? Mais
je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout
dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre,
aucun esprit, ni aucun corps; ne me suis-je donc pas persuadé
que je n’étais point? Non certes, j’étais
sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai
pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur
très puissant et très rusé qui emploie toute
son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc
point de doute que je suis, s’il me trompe; et qu’il
me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que
je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose.
De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir
soigneusement examiné toutes choses: enfin il faut conclure,
et tenir pour constant, que cette proposition, je suis , j’existe
, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce,
ou que je la conçois en mon esprit.
Mais je ne connais pas encore assez clairement
ce que je suis, moi qui suis certain que je suis; de sorte que désormais
il faut que je prenne soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment
quelque autre chose pour moi, et ainsi de ne me point méprendre
dans cette connaissance, que je soutiens être plus certaine
et plus évidente que toutes celles que j’ai eues auparavant.
[...]
Mais moi, qui suis-je, maintenant
que je suppose qu’il y a quelqu’un qui est extrêmement
puissant et, si je l’ose dire, malicieux et rusé, qui
emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper?
Puis-je m’assurer d’avoir le moindre de toutes les choses
que j’ai attribuées ci-dessus à la nature corporelle?
Je m’arrête à y penser avec attention, je passe
et repasse toutes ces choses en mon esprit, et je n’en rencontre
aucune que je puisse dire être en moi. Il n’est pas
besoin que je m’arrête à les dénombrer.
Passons donc aux attributs de l’âme, et voyons s’il
y en a quelques-uns qui soient en moi. Les premiers sont de me nourrir
et de marcher; mais s’il est vrai que je n’ai point
de corps, il est vrai aussi que je ne puis marcher ni me nourrir.
Un autre est de sentir; mais on ne peut aussi sentir sans le corps:
outre que j’ai pensé sentir autrefois plusieurs choses
pendant le sommeil, que j’ai reconnu à mon réveil
n’avoir point en effet senties. Un autre est de penser; et
je trouve ici que la pensée est un attribut qui m’appartient:
elle seule ne peut être détachée de moi. Je
suis, j’existe: cela est certain; mais combien de temps? A
savoir, autant de temps que je pense; car peut-être se pourrait-il
faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps
d’être ou d’exister. Je n’admets maintenant
rien qui ne soit nécessairement vrai: je ne suis donc, précisément
parlant, qu’une chose qui pense, c’est-à-dire
un esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont
la signification m’était auparavant inconnue. Or je
suis une chose vraie, et vraiment existante; mais quelle chose?
Je l’ai dit: une chose qui pense. Et quoi davantage? J’exciterai
encore mon imagination, pour chercher si je ne suis point quelque
chose de plus. Je ne suis point cet assemblage de membres, que l’on
appelle le corps humain; je ne suis point un air délié
et pénétrant, répandu dans tous ces membres;
je ne suis point un vent, un souffle, une vapeur, ni rien de tout
ce que je puis feindre ou imaginer, puisque j’ai supposé
que tout cela n’était rien, et que, sans changer cette
supposition, je trouve que je ne laisse pas d’être certain
que je suis quelque chose.
Descartes, "Cogito"
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