Les ressources pédagogiques pour tous les niveaux
Les ressources du collège
Les ressources du lycée
Les ressources adultes
Les livres
Tous les auteurs
Tous les titres
Tous les genres

 

Mémoires de guerre : l'appel - Charles de Gaulle

Conclusion du discours prononcé à l'Université d'Oxford
le 25 novembre 1941

Les vainqueurs provisoires du continent européen s'efforcent de construire ce qu'ils appellent un ordre nouveau. C'est par là que la guerre actuelle a pour enjeu la vie ou la mort de la civilisation occidentale. Or, ce mouvement est d'autant plus redoutable qu'il résulte, lui aussi, de l'évolution générale.
Il faut convenir, en effet, que dans l'époque moderne, la transformation des conditions de la vie par la machine, l'agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences battent en brèche les libertés de chacun. Dès lors que les humains se trouvent soumis, pour leur travail, leurs plaisirs, leurs pensées, leurs intérêts, à une sorte de rassemblement perpétuel; dès lors que leur logement, leurs habits, leur nourriture, sont progressivement amenés à des types identiques; dès lors que tous lisent en même temps la même chose dans les mêmes journaux, voient, d'un bout à l'autre du monde, passer sous leurs yeux, les mêmes films, entendent simultanément les mêmes informations, les mêmes suggestions, la même musique, radiodiffusées; dès lors qu'aux mêmes heures, les mêmes moyens de transport mènent aux mêmes ateliers ou bureaux, aux mêmes restaurants ou cantines, aux mêmes terrains de sport ou salles de spectacle, aux mêmes buildings, blocks ou courts, pour y travailler, s'y nourrir, s'y distraire ou s'y reposer, des hommes et des femmes pareillement instruits, informés, pressés, préoccupés, vêtus, la personnalité propre à chacun, le quant-à-soi, le libre choix, n'y trouvent plus du tout leur compte. Il se produit une sorte de mécanisation générale, dans laquelle, sans un grand effort de sauvegarde, l'individu ne peut manquer d'être écrasé.
Et d'autant plus que les masses, loin de répugner à une telle uniformisation, ne laissent pas, au contraire, d'y pousser et d'y prendre goût. Les hommes de mon âge sont nés depuis assez longtemps pour avoir vu se répandre, non point seulement l'obligation, mais encore la satisfaction de l'existence agglomérée.
Porter le même uniforme, marcher au pas, chanter en choeur, saluer d'un geste identique, s'émouvoir collectivement du spectacle que se donne à elle-même la foule dont on fait partie, cela tend à devenir une sorte de besoin chez nos contemporains. Or, c'est dans ces tendances nouvelles que les dictateurs ont cherché et trouvé le succès de leurs doctrines et de leurs rites. Assurément, ils ont réussi d'abord parmi les peuples qui, dans l'espoir de saisir la domination sur les autres, ont adopté d'enthousiasme l'organisation des termitières. Mais il ne faut pas se dissimuler que l'évolution elle-même offre à l'ordre dit nouveau d'extraordinaires facilités et à ses champions de chroniques tentations.
Si complète que puisse être, un jour, la victoire des armées, des flottes, des escadrilles des nations démocratiques, si habile et prévoyante que se révèle ensuite leur politique vis-à-vis de ceux qu'elles auraient cette fois encore, abattus, rien n'empêchera la menace de renaître plus redoutable que jamais, rien ne garantira la paix, rien ne sauvera l'ordre du monde, si le parti de la libération, au milieu de l'évolution imposée aux sociétés par le progrès mécanique moderne, ne parvient pas à construire un ordre tel que la liberté, la sécurité, la dignité de chacun y soient exaltées et garanties, au point de lui paraître plus désirables que n'importe quels avantages offerts par son effacement. On ne voit pas d'autre moyen d'assurer en définitive le triomphe de l'esprit sur la matière. Car, en dernier ressort, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Mais comment pourrait-on concevoir un pareil effort de rénovation, spirituelle, sociale, morale, autant que politique, dans la division de nos deux peuples? Depuis des siècles, la France et l'Angleterre sont les foyers et les champions de la liberté des hommes. La liberté périra si ces foyers ne se conjuguent et si ces champions ne s'unissent. Toutes les ressources d'intelligence et de volonté, qui depuis si longtemps, jaillissent séparément de votre pays et du mien en faveur de la même cause, celle de la civilisation, ne faudra-t-il pas les mettre en commun puisque les adversaires de notre idéal sont unis pour le renverser? Or, cette collaboration ardente et franche des intelligences et des volontés de tous ceux qui, chez vous et chez nous, marchent vers la même lumière ne peut, désormais, s'imaginer sans l'accord des deux nations.



Charles de Gaulle, "Mémoires de guerre : l'appel"

version word
version PDF


contactez-nous
 
Cours particuliers à Nantes
Cours pour collège, lycée, étudiants, adultes
Besoin d'un suivi personnalisé ?
Toute l'aide en ligne
contactez-moi