|
Les
Mémoires d'outre-tombe
"Les Memoires d'outre-tombe" furent
d'abord appelés Mémoires de ma vie. Dans cette préface,
qui fut écrite en 1809, Chateaubriand explique les raisons
qu'il a de parler de lui-même.
Je me suis souvent dit : «Je n'écrirai
point les mémoires de ma vie; je ne veux point imiter ces
hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve
naturellement à parler de soi, révèlent au
monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs
et compromettent la paix des familles ». Après ces
belles réflexions, me voilà écrivant les premières
lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres
yeux, et pour me faire illusion, voici comment je pallie mon inconséquence.
D'abord,je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein
fonnel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce
qui concernera ma vie privée; j'écris principalement
pour rendre compte de moi à moi-même. Je n'ai jamais
été heureux; je n'ai jamais atteint le bonheur que
j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à
l'ardeur naturelle de m'on âme. Personne ne sait quel était
le bonheur queje cherchais; personne n'a connu entièrement
le fond de'mon coeur. La plupart des sentiments y sont restés
ensevelis, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme
appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui
que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre,
que parvenu au sommet. de la vie je descends vers la tombe, je veux
avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer
mon inexplicable coeur, voir enfin ce queje pourrai dire lorsque
ma plume, sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs.
En rentrant au sein de ma famille qui n'est plus; en rappelant des
illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai
le monde au milieu duquel je vis et auquelje suis si parfaitement
étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour moi
d'interrompre des études pénibles; et quand je me
sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire
des hommes, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes
songes.
Je considère ensuite que ma vie appartenant au public par
un côté, je n'aurais pas échappé à
tous ces faiseurs de mémoires, à tous ces biographes
marchands qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu
dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littiraires;j'ai
attaqué toutes les erreurs de mon temps; j'ai démasqué
les hommes, blessé une multitude d'intérêts,
je dois donc bien avoir réuni contre moi la double phalange
des ennemis littéraires et politiques; ils ne manqueront
de me peindre à leur manière. Et ne l'ont ils pas
déjà fait? Dans un siècle où les plus
grands crimes commis ont dû faire naître les haines
les plus violentes, dans un siècle corrompu où les
bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes,
où les plus grossières calomnies sont celles que l'on
répand avec le plus de légèreté, tout
homme qui a joué un rôle dans la société
doit pour la défense de sa mémoire, laisser un monument
par lequel on puisse le juger. Mais avec cette idée je vais
me - montrer meilleur que je ne suis? J'en serai peut-être
tenté : à présent je ne le crois pas; je suis
résolu à dire toute la vérité. Comme
j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes
sentiments plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas
autant de raisons de mentir. Au reste si je me fais illusion sur
moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore
la vérité au fond de mes préventions personnelles."
Voici mon extrait de baptême :
" Extrait des registres de l'état civil
de la commune de Saint-Malo pour l'année 1768.
" François-René de Chateaubriand,
fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne
de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768,
baptisé le jour suivant par nous, Pierre-Henry Nouail, grand-vicaire
de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain
Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude
de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au
registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand,
Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire-général.
"
On voit que je m'étais trompé dans
mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre et non le 4
septembre ; mes prénoms sont : François-René,
et non pas François-Auguste [Vingt jours avant moi, le 15
août 1768, naissait dans une autre île, à l'autre
extrémité de la France, l'homme qui a mis fin à
l'ancienne société, Bonaparte.] .
La maison qu'habitaient alors
mes parents est située dans une rue sombre et étroite
de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est
aujourd'hui transformée en auberge. La chambre où
ma mère accoucha domine une partie déserte des murs
de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre
on aperçoit une mer qui s'étend à perte de
vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour parrain, comme
on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère,
et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal
de Contades. J'étais presque mort quand je vins au jour.
Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant
l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris
: on m'a souvent conté ces détails ; leur tristesse
ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas
de jour où, rêvant à ce que j'ai été,
je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né,
la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête
dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère
infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné
dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances
pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
Chateaubriand, "Les Mémoires d'outre-tombe",
Préface
version
word
version PDF
|